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Inexorablement, à l'image de la métropole, l'île de la Réunion se développe et se modernise. Sur le littoral, où se concentre la population, le paysage a perdu de son authenticité à cause du béton qui dévore la moindre partielle vierge. Ainsi, les belles case créoles font place aux hideux HLM.

Mais je vous rassure, il reste à la Réunion des endroits préservés qui ont conservés toutes leurs caractéristiques paysagères. Des endroits merveilleux où vous découvrirez le vrai visage de celle que l'on surnommait " l'île d'Eden ".

Ni les grincements des membrures du navire, ni les sifflements du vent dans la mature, ne parvinrent à étouffer la plainte des marins usés par un si long périple. Les éprouvantes manœuvres liées à la navigation effectuées en état de carence alimentaire avaient eu raison de leur dernière force. Et les embruns, qui sévissaient sur le pont en distribuant des gifles salées, finissaient de leur saper le moral 

Mais quand François Leguat et ses compagnons furent en vue de l’île Bourbon, tous leurs maux s’évanouirent comme par enchantement. Ces français protestants chassés de la France lors de la révocation de l’édit de Nantes trouvèrent d’abords refuge en Hollande avant que les autorités de ce pays ne les recrutassent pour une expédition dont le but était la mise en valeur de l’archipel des Mascareignes. Les termes que François Leguat employa dans son livre pour dépeindre la plus grande de ces îles furent si élogieux qu’on eut cru qu’ils avaient trouvé le jardin d’Eden.

« De l’endroit où nous nous arrêtâmes pour jeter les yeux pendant quelques moments sur cet admirable pays, nous en découvrîmes diverses beautés. Des montagnes s’élevaient vers le milieu, mais toute la partie de l’île qui se présentait de notre côté nous parut être un pays presque uni et nous pouvions aisément discerner l’agréable mélange de bois, de ruisseaux et de plaines émaillées d’une ravissante verdure. Si notre vue était parfaitement satisfaite, notre odorat ne l’était pas moins, car l’air était parfumé d’une odeur charmante qui venait de l’île. Quelques-uns se plaignirent agréablement que ces parfums les avaient empêchés de dormir et d’autres dirent qu’ils avaient été si embaumés qu’ils se sentaient rafraîchis comme s’ils avaient été quinze jours à terre ».

Plaine fertile, sud de la Réunion.

Mais lorsque le capitaine de la frégate hollandais s’aperçu que cette île était déjà occupée par les français, il dut, au grand regret de notre cohorte de protestants, renoncer à y relâcher et continua vers Diégo Ruiz, l’île Rodrigue de nos jours.

L’île Bourbon était, en effet, française depuis 1638, date à laquelle le roi de France Louis XIII et son ministre le cardinal de Richelieu décidèrent d’y étendre, comme à Madagascar, le rayonnement de la monarchie française. Pour ce faire, on dépêcha sur cette île 12 mutins malgaches qu’on abandonna à leur sort afin de tester les qualités propres à une future colonisation. Quand on les récupéra 2 ans après, la gaillardise de leur physique en dit long sur les ressources de cette terre généreuse. Et la description qu’ils en firent, comme celle des protestants français, dépeignait un jardin de délices. Une végétation luxuriante constituée de nombreuses variétés d’arbres fruitiers. Du gibier en abondance comme les tortues de mer dont la chair savoureuse était un cadeau de la providence. Partout de l’eau douce qui coulait en cascade. Et un air pur et odorant chargé des délicats effluves des fleurs qui ornaient en abondance l’île.

Cette première amorce de colonisation réussie, d’autres suivirent. En France le bruit de l’existence d’une île paradisiaque française dans l’océan Indien se propagea rapidement aiguisant les curiosités. Les protestants français contribuèrent largement à colporter la nouvelle. Car face à leurs difficiles conditions de vie, cette île représentait une terre d’accueil sans pareille. Très vite, sous l’affluence des voyageurs désireux de connaître celle que l’on surnommait déjà l’île d’Eden, la population insulaire augmenta. Comme le voulait le roi de France, la colonie française était, cette fois, belle et bien implantée sur l’île.

Dès lors, l’île Bourbon ne cessera de se moderniser en copiant le modèle français. Bien évidement, les ressources naturelles seront exploitées et la végétation édénique mise à mal au profit de l’agriculture, des usines et des habitations. Trois siècles et demi de présence humaine sur l’île changeront de façon irrémédiable le paysage. Des centaines d’espèces végétales comme animales disparaîtront à jamais.

Aujourd’hui, l’île de la Réunion de son nom officiel, c’est 800 000 personnes d’une population métropolitaine et métissée qui se concentre essentiellement sur le littoral où la végétation se raréfie. C’est un nombre insensé de voitures qui s’embouteillent chaque jour sur les routes de plus en plus nombreuses elles aussi. On a bien essayé de conserver quelques unes des richesses naturelles en protégeant les cirques du centre de l’île, et les abords du volcan, mais les forêts qui recouvrent ces derniers endroits, soit disant protégés, continuent d’être exploitées et se réduisent à une peau de chagrin. C’est 5 % d’étendue forestière aujourd’hui contre 70 % hier. Pour servir les intérêts de l’homme, la merveilleuse île d’Eden à été bafouée, saccagée, défigurée. Sur le plan écologique, c’est une île meurtrie à la dérive dans l’océan Indien.

Et tout ça pour rien ! Car économiquement, ce département français coûte, à la France, plus cher qu’il ne rapporte. Mais du point de vue militaire, il est stratégiquement bien placé dans le monde…

Cirque de Cilaos, île de la Réunion.

Pourtant, tous les voyageurs qui reviennent de l’île de la Réunion sont charmés. Ils vous diront preuves à l’appui, en vous montrant de belles photos, que cette île regorge d’endroits magnifiques. Alors, j’ai envie de leur dire que c’est normal puisque c’était l’île d’Eden !

Car en effet, derrière les blessures, outre les bleus, les coquards, et les cicatrices que bulldozers et tronçonneuses lui ont infligés, on reconnaît le visage de celle qui fut jadis la blanche neige des Mascareignes. Et si vous voulez bien me suivre, je vous conduirai, au fil de ce récit, vers ces derniers monceaux de terre qui révèlent encore sa vraie nature.

Mesdames et Messieurs, veuillez attacher votre ceinture s’il vous plait, nous allons décoller…

A mon avis, c’est ici que commence le voyage à destination de l’île de la Réunion. Prenez le temps de regarder autour de vous et vous verrez que le dépaysement est partout. Dans la physionomie des gens qui vous entourent dont la couleur du soleil s’est imprimée sur leur peau. Dans les mots créoles qui effleurent vos oreilles et dont la consonance chantante éveille votre curiosité. Dans le « ti punch », ce cocktail typique à base de rhum, que les hôtesses aux charmes métissés servent avec grâce, peu de temps après le décollage. Le dépaysement se trouve également dans votre plateau repas dont les mets épicés aux délicieuses saveurs exotiques vous donneront un avant goût de la cuisine réunionnaise.

Savourez chaque seconde de ce trajet, car elles sont les prémices de votre voyage. Et comme il faut compter environ 11 heures de vol, cela devrait être amplement suffisant pour vous délecter à l’avance.

Dans la file d’attente qui s’est formée devant le bureau des formalités de police, l’atmosphère lourde de l’île se fait déjà sentir. Mais la moiteur qui s’est abattue sur vous, faisant perler la sueur de votre front et collant votre chemise, ne vous gêne pas. Au contraire, elle fait battre plus fort votre cœur. Car cette moiteur, c’est le soleil des tropiques que vous êtes venus chercher.

Puis, après avoir doublé le poste de douane, vous rentrez dans l’enceinte de l’aéroport. Cette fois c’est éminent, l’île va enfin révéler son visage. Le brouhaha de la foule, où se mêlent le cri des enfants et les discussions animées des adultes s’exprimant en créole, vous plonge déjà dans l’ambiance. A la hâte, vous sortez car vous êtes impatient de voir. Alors l’île de la Réunion se montre un peu. Le béton est omniprésent, bien sûr. Mais en levant la tête, la vue des vertes prairies qui partent à l’assaut de la montagne où s’accrochent des nuages, est plutôt prometteuse. Les chauffeurs de taxi, de type Indien en majorité, vous accostent pour vous conduire à votre hôtel. Mais si vous préférez prendre la navette stationnée devant les arrivées, elle vous conduira à St Denis, la capitale administrative où vous trouverez la correspondance de votre destination.

Une fois à l’hôtel, vous serez certainement impatient de partir en visite. Mais attention, ne vous lancez pas dans une excursion alors que la journée est déjà entamée. Car le relief tourmenté de l’île, qui subit de grandes variations, rend les distances plus grandes. Il faudra également compter avec la météo qui est ici très capricieuse. On ne compte pas moins de 100 microclimats. Alors si vous ne voulez pas vous donner mal de tête en calculant la tenue que vous allez mettre, optez pour une tenue légère, et emportez un pull et un imperméable. Bien sûr, vous pourrez compléter la liste de vos effets avec un chapeau, des lunettes de soleil, de la crème solaire, et surtout de l’eau.

Le jour que vous aurez décidé de jouer les explorateurs, il faudra se lever tôt. Les coqs de l’île, qui sont presque aussi nombreux que la population créole, devraient, si vous n’êtes pas habitué à leurs chants, vous aider à vous réveiller. L’idéal serait que vous louiez une voiture car là où je vous emmène, les bus n’y vont pas toujours. Même si au paradis l’eau est froide, pensez à prendre votre maillot. Vous céderez, certainement, à la tentation.

Bien que fort agréables, les plages ne révèlent pas le vrai visage de l’île d’Eden. Elles ne sont pas comme aux Seychelles ou aux Maldives, bordées de cocotiers et baignées par des eaux turquoise. Il y en a bien quelques-unes dans l’ouest et dans le sud, mais la couleur de l’eau n’est pas sensationnelle et les filaos, ces conifères frangés d’aiguilles, remplacent les cocotiers. Excepté dans le sud de l’île où Grand Anse avec ses palmiers luxuriants et son sable blanc, à un peu la folie des grandeurs et se paye des airs de paradis. Mais attention ! La mer n’est pas accueillante, et les courants forts en interdisent la baignade.

Grand Anse, île de la Réunion.

Non, les plus forts atouts de l’île ne se trouvent pas sur le littoral. La côte, en général, aride et accidentée, et bien que chargée d’une beauté sauvage, n’offre pas les qualités de l’Eden qu’on lui connaît. En revanche, la visite des cirques de Cilaos, Salazie et Mafate où la végétation est dense et luxuriante, est un bon moyen pour découvrir l’île sous ses plus beaux jours. La forêt de Bélouve avec ses bois précieux et son gouffre que l’on surnomme le Trou de Fer, sont également des lieux exceptionnels pour s’émouvoir devant dame nature. 

Trou de Fer, île de la Réunion.

Mais, ce n’est pas là que nous allons aujourd’hui. Alors dépêchez-vous de prendre votre sac à dos et de monter dans la voiture, car la blanche neige des Mascareignes, timide et craintive, ne se montrera à vous que dans la première partie de la journée, lorsque le ciel est dégagé. Et si toutefois elle l’a décidée.

Il faut prendre la direction de St Pierre, dans le sud sauvage de l’île. Mais vous pouvez tout aussi bien passer par St Louis si vous êtes désireux de profiter d’un paysage plus bucolique. Dans les environs de cette petite ville cosmopolite, vous pourrez, au détour des chemins, observer ces plaines émaillées que François Leguat et ses compagnons aperçurent de la mer. Au petit matin, quand le soleil se lève, quel spectacle saisissant que de voir la douce lumière du jour enveloppé ce pays de cocagne ! Les premiers rayons font fondre les perles de rosée sur l’herbe fraîche et réchauffent la terre en faisant naître le subtil parfum de l’humus mêlé à celui des fleurs. Dans la plaine fertile, ci et là, le panache des fumées qui montent vers le ciel, embaume l’air d’un autre parfum tout aussi délicieux, celui des grains de café que les créoles font griller sur le feu de bois. Dans cette ambiance matinale, les coqs retardataires s’égosillent encore un peu pour finir de réveiller la campagne endormie.

Plaine émaillée, St Louis.

Mais ne nous attardons pas, car il reste du chemin pour arriver là où je veux vous mener. La prochaine ville sur votre parcours, c’est St Pierre. C'est la capitale du sud, certainement en raison de l’importance grandissante quelle prend. Mais évitez son centre ville, vous perdriez beaucoup trop de temps. Vous reviendrez une autre fois, si cela vous enchante, pour en apprécier ses charmes exotiques. Comme balader et goûter aux mets créoles que proposent ces petits camions flanqués dans les jardins du front de mer, au beau milieu des arbres tropicaux tels que les banians et les vaccoas.

Sans quitter la voie rapide, il faut continuer en direction de St Joseph. Tout dépend de votre allure, mais normalement 15 minutes suffisent pour atteindre cette petite ville du sud sauvage. A partir de là, la végétation change considérablement, et la côte devient plus sauvage encore.

Côte sauvage, sud de la Réunion.

Le village qui nous intéresse s’appelle Langevin. Il se trouve à environ 2 km de St Joseph sur la route de St Philippe. A cet endroit, il faut bifurquer sur la gauche et emprunter une petite voie secondaire. C’est notre route, la route du paradis. Vous ne pouvez pas la rater car elle est marquée par un terre-plein au milieu duquel se dresse une grue. C’est un lieu de charge pour les camions, que l’on appelle ici cachalots, venus prendre leur chargement de canne à sucre.

En s’engageant dans cette voix, vous remarquerez que les portes du paradis sont gardées par des rastas, assis généralement sur un muret. Mais en réalité, le paradis qu’ils proposent sous le nom de zamal (marijuana) est plutôt artificiel. A votre gauche, la rivière Langevin a fait son apparition. Elle vous accompagnera tout au long de votre progression en jouant parfois à cache-cache. De chaque côté, les flans d’une montagne naissante obstruent l’horizon. La route s’enfonce alors dans une végétation luxuriante parsemée d’arbres fruitiers.

Rivière Langevin, île de la Réunion.

Tandis que les avocatiers, les mangliers, et les litchis s’occupent d’ombrager votre chemin, des parcelles de bananiers éclairent de leur vert tendre les parois abruptes aux couleurs de l’émeraude. La beauté des lieux commence à vous subjuguer. Écoutez ! Vous n’avez rien remarqué ? Éteignez le moteur de votre voiture et tendez l’oreille à nouveau. Les bruits intempestifs de la civilisation ont disparu. Seuls le gazouillis des oiseaux et le chuchotement de la rivière soulignent un calme reposant. Sous les feux des projecteurs solaires, l’île d’Eden se livre un peu. Mais attendez de la voir dans sa plus belle parure. Pour profiter pleinement des joies de cette nature merveilleuse, c’est à pied qu’on devrait venir ! Au jardin d’Eden, les voitures devraient être interdites !

En continuant, la route grimpe et serpente entre les plis de la montagne qui devient gigantesque. En contre bas, la mer également joueuse, se montre parfois au détour d’un virage. Vous vous poserez certainement pleins de questions quand le cri étrange des martins raisonnera. Et puis vous comprendrez quand vous verrez ces beaux perroquets noirs au bec jaune s’envoler devant votre voiture en jacassant. Peut être aurez vous la chance de rencontrer l’endormi. Cette sorte de caméléon aux couleurs vives aime à se prélasser sur les branches ensoleillées.

Endormi, île de la Réunion.

Autour de vous, les espèces végétales continuent de vous surprendre. Les goyaviers, les papayers, les ananas, tentent vos papilles de leurs fruits mûrs et colorés. Mais attention, de nos jours, les délices du jardin d’Eden ont bien souvent des propriétaires, alors il vaudra mieux demander avant de vous servir. Lorsque vous arriverez à une passerelle, alors vous serez près du but. Il faudra la traverser et continuer sur la gauche. La route zigzague dans les frondaisons de litchis. Au mois de décembre, ces arbres décorés comme des sapins de Noël, vous caressent au passage de leurs branches surchargées de beaux fruits rouges. Au milieu des guirlandes et des boules, les charmantes cases créoles bâties dans la tôle ondulée émergent fièrement. Le paysage est magnifique, mais vous n’avez pas encore tout vu ! 

Case créole, Langevin.

La route s’arrête soudain. Vous n’avez plus qu’à vous garer, vous êtes arrivé ! Vous allez enfin pouvoir fouler ce petit paradis. Au bout de la route goudronnée, il y a un petit chemin qui s’évade dans un sous-bois. Suivez-le lentement. Car dans cette cathédrale où la lumière est tamisée, la belle des Mascareignes ne tardera pas à se montrer. Le murmure d’une chute d’eau et le chant des oiseaux emplissent l’espace. Les martins de nature curieuse vous suivent furtivement. Vous remarquerez sur votre passage les nombreuses espèces végétales dont la beauté n’a d’égal que leurs variétés. Hibiscus, anthurium, oiseaux du paradis, bougainvilliers, orchidées… Tous ce sont donnés rendez- vous ici. 

Hibiscus, île de la Réunion.

Oiseau de paradis, île de la Réunion.

Enfin, le chemin débouche sur une trouée, au beau milieu de fleurs géantes dont le parfum vous fait tourner la tête. Ivre de bonheur, vous levez les yeux, et là devant vous, celle qui fait battre votre cœur depuis le début de cette aventure se présente à vous dans sa robe de mariée. La fraîcheur de ses toilettes vous éclabousse. Ses formes naturelles dans cette tenue nuptiale agissent sur vous comme un filtre d’amour. Oui. Vous avez envie de dire oui à cette nature pour toujours. Alors, si vous n’êtes pas frileux, vous la serrerez contre vous à grandes brassées.

Cascade Grand Galet, île de la Réunion.

Mais vous savez… Vous savez très bien que cet amour est éphémère. Car l’homme, au nom du progrès, compromettra cette union. Et un jour, sous ses destructions incessantes, votre bien-aimée succombera à jamais.

Alors il n’y aura plus que votre album photos et quelques livres d’histoire pour se souvenir de celle que l’on surnommait l’île d’Eden.

 

Textes et photos : Patrice Ferry.

Tag(s) : #Cascades Langevin, #Ile de la Réunion

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